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Séquence souvenir : le Bellevue à Moliets-plage
by Chris on sept.11, 2011, under Non classé
Résumé des épisodes précédents…
On est dans les années 70, la musique est mon métier et ma passion. De début juin à fin septembre, je campe à Moliets-plage, dans les Landes. Il y a une sorte de guinguette en bois, faite de bric et de broc, qui se trouve posée sur la dune, juste devant l’océan et ça porte un nom déjà original à l’époque : Le Bellevue. C’est le rendez-vous de beaucoup de campeurs, jeunes et autres, français, allemands, hollandais et, accessoirement, c’est un bar restaurant. J’y mange très souvent. Le soir, un peu avant le coucher du soleil, j’y bois un café, en terrasse, accompagné d’une glace qu’on appelle un « mystère ». Les deux goûts ensembles, plus la vue, plus l’air marin du soir, plus les copains et copines : le paradis.
Juste avant d’entrer au Bellevue, sur la droite, il y a un panneau de bois avec le menu épinglé dessus et, écrit en gros au-dessus, cette phrase qui restera toujours gravée dans ma mémoire : « Restaurant avec vue sur fond de mer »… Même Souchon n’y aurait pas pensé. Les habitants du Bellevue, si l’on excepte les clients, ce sont les propriétaires et leur famille : des êtres étranges qui pourraient venir d’une autre planète, des personnages de roman assurément, très typés, avec un bon fond indéniable et qui savaient veiller au grain face à une jeunesse assez… assez… imprévisible.
Il y a la mère, bien campée derrière sa caisse, qui dirige la maison. Un air un peu contrarié, doucereux et compassionnel quand elle écoute ses clients, la tête toujours un peu penchée sur le côté. Il y a le père, le regard pétillant, mobile et vif. Petit et maigre, on le voit peu mais on l’entend toujours frapper des coups de marteau sur un clou quelque part dans le Bellevue. Il y a les deux jumelles avec leurs longs cheveux roux. On peux imaginer qu’elles sont irlandaises car on n’entend jamais le son de leur voix. Elles ont toujours ce regard énigmatique, timide, teinté en permanence d’un léger sourire. Elles sont sans âge et, se croyant à l’abri des regards, elles observent beaucoup les clients. Parfois, on croit avoir compris qui est qui et on se risque à dire à l’une son prénom. Elle fait alors non de la tête, toujours avec le même sourire.
Avec eux, le Bellevue devient une sorte de soucoupe volante, atterrie là sur la dune, devant mes yeux qui cherchent un raccourci que je n’ai jamais trouvé. C’est particulièrement frappant de l’extérieur, la nuit. A l’intérieur de la soucoupe, tout est en formica, en tubes alu et en bois peint. Les nuits de tempête, le Bellevue est secoué de coups de vent, craque de toutes parts et des murs de pluie s’abattent sur ce gros cabanon de bois. Mais il résiste et, à l’intérieur, on se sent protégé pendant que la bière coule à flot, faisant largement concurrence à la pluie. Avec le hurlement du vent dehors, les vitres mitraillées de gouttes, le sifflement, puissant, sourd et rassurant, de la machine à café, le grondement des conversations entrecoupées d’éclats de rire, le raclement des chaises sur le sol en bois, on comprend que, quoi qu’il se passe plus tard dans sa vie, rien ne saura jamais égaler un soir de tempête au Bellevue.

Le Bellevue à Moliets-plage dans les années 70 - Photo propriété http://evelyne.dufourcq.pagesperso-orange.fr/bellevue/bellevue.html
Je ne compte plus le nombre de bigorneaux que l’on m’a apportés, d’huîtres, de frites apprenant à nager dans leur bain d’huile, de confits de canards landais servant de maître-nageur aux frites, etc. La cuisine n’est pas au top mais on s’en moque : on n’est pas là pour ça. On est là pour rencontrer, passer un bon moment et parler avec les autres, surtout avec des étrangères blondes. La phrase à la mode pour inviter les jeunes filles à venir faire un tour dehors c’est : « Voulez-vous venir avec moi modifier le relief topographique de la dune ? ». Ça ne marche jamais et les étrangères n’y comprennent rien bien entendu, tout en se doutant très bien de ce dont il s’agit.
Et la musique alors ?
Certains soirs, je sors ma guitare acoustique qui dort dans mon duvet, sous la tente, et je « monte » au Bellevue avec elle. Et là, une fois dans la soucoupe volante, tout peut facilement basculer. La terrasse entière se met à reprendre des airs connus, la Pelfort remplit les verres et rosit les joues, les ballons de vins marquent des buts, le Bellevue décolle alors de sa dune, attiré vers un infini idéal. Mais je m’emporte. Vers 1h du mat’, une équipe joyeuse part sur la plage plus bas compter les étoiles, y compris les filantes, faire des vœux et un feu de camp. Un clin d’œil, un sourire, on s’observe. Des couples se forment. Vers 4h du mat’, la même équipe se dresse sous l’effet des premières effluves de la boulangerie et part en procession vers des chocolatines ou des croissants encore chauds. Vers 6h du mat’, on rentre dans sa tente et plus si affinités.
Comme toutes les belles histoires, ça finit mal…
Dans les années 80, les Hommes se sont mis à bétonner les dunes de Moliets et à raser la forêt de pins. Mais le pire qu’ils aient décidé c’est ça : ils ont rasé la petite guinguette en bois qui s’appelait le Bellevue. Vous savez pourquoi ? Pour protéger l’environnement. N’empêche, le Bellevue s’est maintenant posé dans ma tête, laquelle a toujours contenue des dunes et l’océan en face. On devrait tous avoir un Bellevue quelque part. J’espère que t’as le tiens.
Tu as connu le Bellevue, tu as TON Bellevue ? Alors n’hésite pas à rajouter tes commentaires ci-dessous.


